14 mai 2008
Impériales
Bon, les terriens. Comme suite à la note qui précède, je vous livre des extraits du journal personnel d'un grand aristocrate de l'Empire, qui m'ont été données par l'Empereur Euclymène. Beaucoup d'entre vous n'y comprendront rien, mais ça n'a aucune importance. Pour un extraterrestre, je suis assez égoïste en mon genre, et je ne fais pas ce blog pour vous faire plaisir - je ne songe qu'à moi seul. Ce blog est une projection de mon subconscient.
En attendant, si vous avez peur de passer des plombes à lire, surtout, arrêtez-vous tout de suite, car ça va être très long. Alors allons-y.
"Ce qui favorisa l'expansion planétaire, ce n'était pas tant le soutien des empereurs et du clergé, ni les progrès de la technologie qui permettaient à nos vaisseaux de franchir en toute sécurité des distances plus étendues en vue d'une projection de puissance accrue. Ces facteurs constituaient les moyens de l'évènement, mais ils n'en étaient pas la cause efficiente. Il y avait surtout, au sein des planètes du nouvel Empire, une colossale réserve de main d'oeuvre miséreuse, à qui l'on avait fait miroiter - sans doute une fois de plus, au regard des exemples de l'Histoire - l'espoir d'un changement de vie. C'est aussi pour cela que l'on avait fondé l'Empire. Afin de prouver que démocratie réelle et monarchie héréditaire n'étaient pas incompatibles. Les anciens systèmes politiques que d'aucuns nommaient "fédérations" qui s'étaient succédées n'avaient réussi, d'après l'historiographie contemporaine, qu'une chose : l'éclatement du corps social à travers la standardisation des produits et des habitudes de consommation, l'extension des moyens d'information et de communication, et la vénalisation des valeurs. Tout cela résultait de l'individualisme exacerbé fondé sur la plénitude de la volonté autonome. Ces "fédérations" n'avaient abouti qu'à la formation d'une masse qui n'avait pas conscience d'elle-même mais qui souffrait d'une panne latente de l'ascenseur social depuis déjà des siècles, alors qu'elle avait pleinement reçu un nivellement culturel uniformisant, par le bas. Cette masse ne comptait plus accepter le diktat d'un mode de vie auquel elle n'avait pas accès, parce qu'il était devenu l'apanage des élites et des catégories sociales supérieures qui se reproduisaient et restaient entre elles. Dans ce monde bien-pensant, ultra-conformiste, où le magistère moral et la connivence régnait entre les milieux politiques, économiques, éducatifs, médiatiques, il n'y avait guère d'espoir. Cette masse, ainsi que certaines élites, commença à rejeter l'abrutissant "panem et circenses" médiatique conçu pour la contenir. Mais il ne lui restait déjà plus que le choix entre le crime et une indigence très fortement marquée. La scission, étalée sur des dizaines d'années, ne se fit pas en douceur. La prise de conscience, flagrante, s'ajouta à une cristallisation violente. Les premiers empereurs et les nouvelles familles nobles émergèrent d'une phase d'exploration et de conquête spatiale qui avaient pour but d'échapper à l'emprise pesante des "fédérations" et d'inventer un nouveau sens à la liberté. Mais ils eurent peur de l'émergence de nouvelles "classes dangereuses" défiant tout ordre établi. Ils reconnaissaient si bien l'iniquité qui avait concouru à la formation de ces "classes" qu'eux-mêmes ne faisaient pas parties des anciennes élites et n'existaient que pour prendre l'exact contre-pied des valeurs sociales prônées par les anciennes "fédérations". Il y avait donc un terreau commun entre la monarchie, l'aristocratie, les masses, fondant des aspirations nouvelles. Mais entre le communautarisme sclérosant et le non sens de l'individualisme, les empereurs ne se dirigèrent pas vers une troisième voie politique mythique. L'Empire, réaliste, s'appuya d'abord sur la masse paupérisée, et l'envoya coloniser les innombrables planètes qui s'offraient à la vue des télescopes et des spectroscopes, octroyant la noblesse, distribuant les titres, les terres, les honneurs et les privilèges. L'ensemble était cimenté par le culte de la Déesse de la Victoire (Nika), autre pilier de la monarchie. L'on faisait ainsi d'une pierre trois coups : un ensemble de population jugées peu sûres se trouvait domestiqué, l'ascenseur social repartait, et l'Empire naissant amorçait une expansion territoriale planétaire fulgurante qui en fit la nation la plus présente et la plus puissante de l'univers connu. L'aventure impériale avait été possible parce qu'il y avait eu un chemin de fuite. Evidemment, cette aventure a été exaltée. Uniquement parce qu'elle se voulait et se pensait en remède unique contre un grand mal. Mais ce mal, les impériaux l'avaient intégré et le portèrent avec eux partout où ils allèrent, engendrant et propageant d'autres maux. D'une certaine façon, l'Empire avait trouvé une sorte d'équilibre et de réussite grâce à une série de recettes politiques cyniques qui restèrent enracinés en lui comme un vice originel au fil des siècles ; pour cet équilibre, cet espoir retrouvé, le prix fut payé très cher par toutes les civilisations et les millions de mondes que l'Empire annexa. Bien sûr, l'historiographie préféra occulter les crimes commis par les légions impériales et la disparition des nombreuses civilisations planétaires très riches et très cultivées ; sans avouer que la condition des millions de premiers colons qui servirent dans l'armée impériale et obtinrent des récompenses de leurs services, fut rien moins qu'épouvantables lorsqu'ils s'installèrent, car ils quittaient l'assistanat de mondes aseptisés pour l'hostilité naturelle des nouvelles planètes et furent confrontés les premiers à la haine des espèces vaincues, contenues ou refoulées par l'expansionnisme de l'Empire. Cela n'en permit pas moins l'émergence de mythes de héros fondateurs, d'une logique de conquêtes et de nouvelles valeurs militaires et aristocratiques, émergence récupérée avec facilité par le clergé de Nika, et qui, avec le temps, se traduisit en littérature par le foisonnement de grandes épopées épiques et lyriques qui allaient fournir un modèle d'éducation classique pour la jeunesse bien née."
Vous voyez, les terriens.
Chacun porte sa merde partout où il va. Et la subit tout le temps. Et la fait payer aux autres. Et les autres interragissent avec ça aussi. C'est ça l'histoire.
Et nous, chez nous, on est en plein dans ce processus.
Vous n'avez pas compris ?
C'est pas grave.
07:00 Publié dans Fondamentaux | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : chroniques, de tout et de rien, science-fiction, journal intime, imaginaire, espace, sf





