02 mai 2008
Au charbon
Mast a sa mine des mauvais moments. Barbe de trois jours et aisselles rances. Des sacs à dos sous les yeux. On dirait qu'un rouleau compresseur lui est passé dessus à plusieurs reprises. Pas étonnant, nous sommes en première ligne depuis plusieurs semaines. Au coeur d'une bataille de collines fortifiées. Au loin, on entend le bruit des combats. Les tirs de roquette. Le claquement continu des mitrailleuses. Les explosions de grenade. Les tirs de laser.
_ T'as une sale gueule, grand.
_ Toi aussi.
Sûr.
_ Qu'est-ce que ça dit, dehors ?
_ La merde grand un, chef. La merde grand un.
_ Ouais ?
_ On en bave. Pertes sévères. Plusieurs ruptures de front. On colmate comme on peut. Mais on tiendra pas longtemps comme ça.
Mh. A ma montre, il est trois heures du matin. Cette fois-ci, nous peinons à repousser l'assaut ennemi. Je sors de ma casemate. Le boucan infernal se fait plus fort. Des fusées éclairantes sont lâchées un peu partout à cadence régulière, faisant valser les ombres. Tenaces, les salopards. Je m'approche d'une grande mitrailleuse sur trépieds. Son servant tire sans arrêt. On dirait qu'il ne vise même plus. Devant lui, on peine à distinguer quelque chose en dépit des fusées éclairantes, mais on sent. On sait.
A ma droite, je distingue des lumières jaunes, oranges, violettes. Des explosions.
_ Des sorciers. Sur la colline VII.
_ Ouais. Ce sont des types à Grun, là-bas. Ils ont fort à faire eux aussi.
_ Combien de temps ça fait, maintenant, qu'on n'a aucune nouvelle de lui ?
_ Cinq ou six jours. Plus de liaison radio.
Inquiétant. On m'informe que plusieurs chefs de sections demandent l'autorisation de se replier sur d'autres positions plus faciles à défendre. Ils risquent de perdre certains points d'appui sur leur colline. Je commande un barrage d'artillerie pour les couvrir et leur permettre de se dégager dans des conditions correctes.
Une grande explosion se fait entendre sur ma gauche. Du feu, de la lumière. Des débris. Assourdissant.
_ Chef. C'est le PC de la colline III.
Merde. Là, ça craint.
_ Le chef de section. Et tout son état-major.
Parti en fumée. Dans l'impuissance, les bras ballant.
D'autres explosions sur la III. Tirs d'artillerie. Pour parachever le boulot. Dans quelques heures, ceux d'en face auront pris ces positions.
_ Ils menacent directement la piste, maintenant.
Ouais. Et tout notre approvisionnement. On risque d'être coupés.
_ Il faut reprendre la III. Sans tarder. Dis à Argolphe d'envoyer du monde. Qu'il lance une contre-offensive, et surtout, qu'il me reprenne cette foutue colline.
En plus, il y a toujours des gars à nous, là-bas. Isolés, maintenant, et sans officier. On ne peut pas les laisser dans ce merdier.
L'ennemi a créé un golem. Il marche sur nous. Des éclairs. Il gronde. Des tirs sur lui. Rien à faire, il avance toujours. Grenade. Roquette. Boules de feu. Il chancelle, plie le genou, se relève. Riposte. A l'éclair. J'entends les cris de douleur de nos gars, à quelques dizaines de mètres de ma position. Touchés de plein fouet. Nous l'attaquons, en tir de flanc. Il atteint notre tranchée. Trois tirs de roquettes sur lui. Il s'écroule. Finalement. Et part en flamme. On l'a échappé de justesse.
Les échanges de tir continuent avec ceux d'en face. A côté de moi, le servant de la mitrailleuse s'écroule. Mort. On l'évacue. Je prends sa place sans me poser de questions. Je vois des ombres. Droit devant, trajectoire basse. Je tire. Je hurle. On m'apporte des munitions. Je balance tout ce que j'ai. Et plus encore. J'ai soif. Je suis épuisé. Je tire. Sans discontinuer. Rythme infernal. Je tue du monde. J'en suis sûr. Mais il en vient toujours. Et je tire toujours. Dans les ombres. Ces foutues ombres. A la lueur des fusées. Au bout d'un long moment, je finis par m'écrouler. Le souffle coupé. Des étoiles dans les yeux. Une douleur, un grand coup sur mon épaule gauche. La mitrailleuse est en rade. Les mecs continuent à ma place au fusil mitrailleur. J'ai pris une balle. On m'examine. On me fait de l'air. On me pose des pansements. Je me sens partir.
_ Juste une égratignure. Tu t'en remettras, chef.
Mast. C'était Mast ? C'est comme dans un rêve. Voix lointaine. Le soleil se lève. Brumes matinales. On m'emmène sur un brancard. En tournant la tête sur le côté, je crois percevoir Karabine. Encore à sacrifier des poulets, la chamanesse. Et à me prédire la victoire ici, à grand renfort d'effets de manche, juste en lisant dans leurs entrailles et à marmonner je ne sais quelles conneries. J'éclate de rire. C'est surréaliste. Tout ça ne veut rien dire. Elle me hurle que les dieux sont avec nous. Qu'ils nous guideront. Je ris. Mais non. Ce n'est pas moi. J'entends un grand rire dans mon noir. Un éclat cristallin et mauvais. C'est l'Amertume qui se fout de ma gueule.
Je te l'avais bien dit.
Qu'elle me dit.
Maintenant, tu pars.
Je pars.
La douceur du coton.
Le noir.
De l'inconscient.
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17 avril 2008
Free-lance Bomber
Bon. Aujourd'hui, je vous livre des retranscriptions radio. Les membres du brillant équipage d'un de nos bombardiers orbitaux en mission donnent un bref aperçu de la teneur de leurs conversations. Sélectionnées exprès pour vous, mes ptits terriens adorés. Sérieux, on a quand même des types chez nous qui s'amusent à capter ce genre de truc. Z'ont vraiment rien d'autre à branler.
Pour votre info, il faut cinq mecs pour faire fonctionner un bombardier mède inne chez nous : deux pilotes, dont l'un commande l'engin ; un radio ; un radariste ; un type aux armements.
"_ Okay les mectons, ça biche, on garde le bon cap. Top sur objectif dans... Eh, faites un peu péter les cornichons.
_ Top sur objectif mon cul. Tu pars de traviole mon gars. Corrige un chouilla vers le 1-0-6.
_ Ah oais. Merde, j'avais pas vu. Bon, ça colle, correction faite. Et mes cornichons alors ?
_ On les a déjà tous bouffés.
_ Mais évidemment, qu'on les a déjà tous bouffés ! Chte demande de sortir un autre bocal de la glacière. T'ain, je peux quand même pas bouffer mon sauciflard sans des cornichons !
_ Tiens, d'habitude tu prends de la mortadelle, commandant.
_ Détourne pas la conversation. File fissa faire péter le bocal.
_ Pas question que je quitte mon poste.
_ Est-ce que je peux savoir ce que tu fais de si important pour que tu ne veuilles pas te mettre glorieusement en quête d'un bocal de corniches pour ton commandant, ptit gars ?
_ Je fais chauffer des chipolatas.
_ Oais. Des chipos, ça le fait dans un bombardier. Je t'avais dit de pas tenter ça ici, garçon.
_ Marre de manger froid, dans mon coin.
_ Eh ! Avec quoi tu les fais chauffer tes saucisses, garçon ?
_ Ben. Au micro-ondes.
_ Mais t'es pas taré, non ? Espèce d'hérétique !
_ Ben quoi ?
_ Crétin ! On t'a jamais dit que le micro-ondes c'était de la merde en branche ? File voir le lieutenant aux radars. Il a son barbecue de poche dans un coin. Une vraie merveille, garçon.
_ Oais mais faudra faire gaffe pour la fumée. Si des fois y'en a dans tout l'avion. En plus la clime est en rade depuis des lustres.
_ Oais. Et puis le graillon, ça grésille dans les écouteurs.
_ M'en fous. Veut bouffer les chipos au barbecue. C'est moi le commandant. Et n'oubliez pas la moutarde. Et les ptits pains pour faire des hots dogs. Oais.
_ Et pis on avait dit aussi les bananes chaudes avec le chocolat fondu, commandant.
_ Mais où tu vas le faire fondre, ton chocolat ? Surtout qu'à quinze mille pieds au-dessus du plancher des vaches, on se glace les couilles.
_ Bah j'ai ma casserole et mon réchaud, juste là, sur mon pupitre !
_ Si jamais t'en fous partout sur tes instruments, je te balance par-dessus bord, garçon. T'ain, fais chier. Bon, le copilote, file un peu la mayo.
_ Servi.
_ Et sors-moi un pack de quatre du ptit frigo.
_ Tiens.
_ Hips. Breuuuurh ! Rha, l'est bonne. Dis, est-ce que les larbins ont correctement nettoyé le palonnier ?
_ Nettoyé de quoi ?
_ Ben, tu t'rappelles, la fois où on a bouffé des graines de tournesol ? Le trou d'air qui a fait se renverser toutes les rognures ?
_ Ah ouais. Ben je sais pas en fait. Elles avaient glissé partout, alors il doit bien en rester une ou deux. Si ton palonnier se bloque tu sauras à quoi c'est dû.
_ T'ain, et si on est attaqué ? Si des chasseurs d'en face nous tirent sur le coin de la tronche ? Ou des missiles sol-air ? Des défenses anti-aériennes ? Et qu'il faut faire des manoeuvres d'évitement ?
_ Tu dramatises trop. Ceux d'en face tirent comme des manches.
_ C'est parce qu'ils savent pas prendre du bon temps dans leurs avions. Comme nous.
_ Heh, c'est quoi, ce boucan ?
_ Quel boucan ?
_ Comme si des balles rebondissaient sur notre fuselage. "Bing", "bing", "bing".
_ Oais, j'entends. T'ain, y'a pas un pet d'ennemi par ici, pourtant. Hein, le radar ?
_ Oais, je confirme. Ce bruit-là, ça vient de chez nous.
_ Allons donc. Cette foutue mécanique de merde nous joue encore des tours. La dernière fois, une plaque a failli se détacher et provoquer une dépressurisation.
_ Nan commandant, c'est pas la mécanique. C'est le sergent, là, aux armements. Y fait péter du pop-corn dans une casserolle !
_ Bah voyons ! Hoh, sergent !
_ Oais ?
_ Avec quoi tu vas le béqueter, ton pop-corn ?
_ Du sirop d'érable.
_ Woh, puuutain ! Peux pas y foutre du sucre, comme tout le monde ! En attendant, n'oublie pas ton commandant.
_ Bien reçu.
_ Bon. Les mecs, c'est quoi, la suite du menu. J'ai les crocs.
_ Pizza aux neuf fromages. Salade de pois chiches. Travers de porc. Porc aux lentilles.
_ Ah bah nan, ça me fait péter grave, ça, le porc aux lentilles ! Va falloir que j'arrive à me concentrer toutes les fois que les gaz me brûleront les boyaux. En plus, j'aurais pas l'air fin : lâcher des caisses en balançant des bombes !
_ Bah tu vois, commandant. Tu es en parfaite symbiose corporelle avec l'esprit de la mission. Prout, boum ! Prout, boum !
_ Ha-ha-ha. T'es vraiment con, toi le copilote, quand tu t'y mets. Et pis d'abord retire tes panards du tableau de bord !
_ Bah ! Et toi !?
_ Moi c'est pas pareil. Je suis commandant. Mouheuharrrh.
_ Ho. Commandant du radio : j'ai une transmission en code de la base pour toi.
_ Balance la sauce, ptit gars.
_ C'est parti !
_ Kcchhhh... Delta neuf huit. Kchhhh... vous m'recevez ? A vous...
_ Oais grand. Chte reçois.
_ Kcchhhh... j'ai un message spécial pour toi du grand manitou. Kchhhhh...
_ Annonce.
_ "Hingmar se fait sucer". Kcchhhh... Je répète : "Hingmar se fait sucer". Kchhhh...
_ Bien reçu garçon. "Surtout qu'elle ne s'étrangle pas". Je répète : "Surtout qu'elle ne s'étrangle pas".
_ Kcccchhhhh... "Le jardinier s'est troussé la cuisinière entre deux jambons". Je répète : "Le jardinier s'est troussé la cuisinière entre deux jambons". Kcccchhhh. A vous.
_ Putain, c'est nul, ces codes de merde. Bon, alors heu : "C'est pas comme ça que ça s'arrangera avec ses hémorrhoides". Je répète...
_ Kchhhh... Bien reçu. "Et mon cul sur ton nez, répondit-il à monsieur le duc." Kchhhhhh...
_ Tain, commandant, c'est quoi ces codes à la con ?
_ Le type qui les a pondus, je le connais : c'est un obsédé de grande classe. Y nous fait le coup à chaque fois.
_ Pfff. L'a rien d'autre à foutre.
_ Ho, commandant, ça veut dire quoi, tous ces messages ?
_ Rien, garçon. Juste qu'on va devoir remettre à plus tard les bananes au chocolat. On change d'objectif et on va droit au grabuge.
_ Tain.
_ Faites péter les mousses, on va se chauffer un peu les miches et friser les moustaches de ceux-d'en-face.
_ Enfin un peu d'action. Quelqu'un veut des olives ?"
_ Vertes ou noires ?
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11 avril 2008
Hors sujet
Je n'ai pas trop compris. Dans mon rêve, j'ai vu des schtroumpfs. Des tas de schtroumpfs. Ces bonshommes à la peau bleue. Des myriades. La schtroumpfette se trouvait dans une clairière, allongée, baignant dans une flaque de foutre, entourée par ses petits camarades qui se l'enfilaient par tous les trous. Du grand schtroumpf - vieux cochon, va ! - au schtroumpf à lunettes dont ce devait être le dépucelage étant donné son air benêt, ils allaient tous à la curée. Ils lui faisaient essayer toutes les positions sans tabou, et avec tous les objets possibles et imaginables. Au fond, je n'aurais jamais imaginé à quel point une bite de schtroumpf pouvait être aussi énorme. Comme quoi.
_ Chef. Les schtroumpfs, c'est des trucs de terriens.
Je sais. Mais il y a quelque chose de fascinant, là-dedans. La schtroumpfette, par exemple. Au départ, personne ne semble se souvenir qu'il s'agit d'une création sordide du méchant Gargamel. Juste histoire de faire une tentative pour briser l'harmonie pérenne d'une communauté exclusivement masculine. A croire que les petits hommes bleus ont pu prospérer sans la moindre créature féminine, et que l'intrusion d'une fille, ça fout tout en l'air. On voit des hommes schtroumpfs, des vieux schtroumpfs, et même des schtroumpfs noirs - avec un rôle péjoratif, attention. Mais à part cette blondasse bleue, pas une trace de grand-mère, mère schtroumpfs, de soeur schtroumpf, de fille schtroumpf.
Sans déconner. Tous condamnés à se taper une branlette au coin du feu, les petits hommes bleus ? Après tout, que peut-on attendre de pauvres types qui vivent dans des maisons qui s'inspirent de moisissures, dont certaines peuvent vous empoisonner ?
Au départ, elle était brune. Moche. Les tifs en pétard. Limite mégère. Elle devait servir à Gargamel pour anéantir une bonne foi pour toutes le village de ces petits cons. Puis, après je ne sais quelle transformation magique, elle devint une bombe blondasse ultra glam prête à faire bander n'importe lequel d'entre eux. M'étonne pas que je la vis de se faire troncher. Dans mon rêve, y'a pas : elle aime la queue.
_ Chef. Fais gaffe. Les terriens vont t'attaquer en justice. Tu t'en prends à une marque déposée, tu la dénigres et tu la réduit à un mauvais film porno. En plus de l'idéalisation et du modèle que l'on propose aux enfants. Et je te parle pas des féministes. Tu vas te les foutre à dos.
_ Ouais. Je m'en excuse bien volontiers auprès des terriens. Je sais que c'est du grand n'importe quoi. On maîtrise pas ses rêves. Promis, la prochaine fois je les garde pour moi. Il doit y avoir un rapport inconscient avec notre situation.
Je vois pas trop lequel, au fond. Entre une partouze bleue au milieu de la forêt, et un champ de bataille à l'échelle d'une planète, il y a une chiée de différences.
_ Balance va bientôt revenir. On va juste avoir le temps de décrocher sur la forteresse.
On ne pourrait pas la tenir. Pas avec Carnage sur notre droite. Pourtant, elle commande la vallée de l'Alang. Il fallait trouver autre chose.
_ Grun a pu foutre son merdier avant. Il a essayé de faire passer ses gars pour des mecs de Carnage afin de semer la confusion et raviver les rancoeurs. Un sorcier, ça sert à ça aussi. Se donner l'apparence de l'ennemi. Il y a eu des morts.
Pas mal joué. Mais il y a un hic. Si le magos réussit ses raids, les renseignements qu'il nous renvoie restent très vagues. Il ne parvient pas à savoir exactement ce qui se trame chez ceux d'en face. C'est un signe. Carnage et Balance se prennent des coups, mais ça ne les pertube pas vraiment. En réalité, ils anticipent. Ils savent qu'on leur tourne autour. Il ne faut pas qu'ils se rabibochent et se lancent en même temps à un moment où nos manoeuvres nous mettent à découvert. Diviser pour mieux régner. Un vieux truc, même les terriens connaissent ça depuis longtemps. Jusqu'ici, ça avait marché. Un putain de casse-tête à résoudre. Grun devrait certainement faire du rab.
_ Il va rester sur la brèche encore un peu. A faire du sabotage. Ce sera toujours ça.
_ Il va grincer des dents.
_ Il devra s'y faire. Y'a pas le choix. A côté, je veux qu'on mette en place des actions de guérilla. Il y a assez de jungle pour ça dans la vallée. On aura un peu d'oxygène. Et ceux d'en face croiront qu'on est à cran. Grun ne reviendra qu'après.
_ A qui on va confier ce job ?
_ Donne ça à Brohonk. Il se rouille un peu les fesses en ce moment.
Ceux d'en face sont bourrés de suffisance. Il ne se voient que comme des puissants. Cela se sent. Ils nous méprisent. Nous sommes des parias. Des bouche-trous. Cette planète, c'est un piège. Ils nous instrumentaliseront et nous anéantiront. C'est leur but. Les plans à l'intérieur des plans, pour paraphraser le "Dune" des terriens. C'est certainement pour ça que je fais des rêves débiles.
La manoeuvre. Louvoyer. A tous les niveaux.
C'est tout ce que nous avons.
C'est tout ce que nous pouvons.
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10 avril 2008
Je hais les bobos
Salanga, dans la vallée de l'Alang. Nous venons de reprendre la ville. Ceux d'en face ont foutu le camp la queue entre les jambes. Pertes acceptables, pour nous. Peut-être un peu trop facile.
Mast observe l'horizon bouleversé, le regard perdu dans les couleurs marron orange des cieux, des flammes et des fumées. Songeur. Préoccupé. Prend sa gourde et s'avale une gorgée. S'essuie les lèvres à la manche.
_ Faut sûrement s'attendre à un coup fourré, si tu veux que je te dise.
_ T'as une idée ?
_ Pas vraiment. Juste une intuition. A la façon dont je vois que ça bouge chez ceux d'en face.
Je me suis mis dans la tête de faire rappliquer mon crétin de sorcier. Allez savoir où Grun s'est fourré. Souvent introuvable quand ça sent le grabuge. A peaufiner des embuches à sa façon, ou bien à faire semblant de mettre en oeuvre sa magie.
_ C'est Carnage qui est à l'affût.
Ouais, ça lui ressemblait bien. Je me disais bien qu'on avait la vie dure depuis quelques temps. Il nous fait payer cher nos avancées sur le terrain, et il garde toujours une sale idée à mettre en oeuvre. Pour plus tard. L'homme connaissait nos faiblesses. Il était venu pour régler ses comptes, mais pas seulement contre nous. Contre toute attente, les rivalités divisaient aussi l'ennemi.
_ Balance l'a laissé s'enliser quand on a débaroulé au nord de l'Alang, et exprès. Ils ont leurs visées propres. En dehors de la volonté de s'attribuer la victoire vis-à-vis de leurs huiles.
_ Il s'est peut-être arrangé avec lui. Ils veulent nous couper sur nos arrières et nous laisser nous enfermer dans la ville.
_ Gros comme une maison. Sûr qu'il y a autre chose.
Le sorcier émerge d'une casemate. Un sourire mauvais lui enlaidit sa face de crapeau. Derrière lui, un ponte de la ville. Merde. Il allait falloir travailler un peu ce magos de mes deux.
_ Grun. Le négoce et la transformation de matières premières agricoles, c'est ça ?
_ Y'a pas de petites économies.
Je l'ai entraîné à l'écart. L'édile est resté dans son coin, sans cesser de nous fixer. Il n'avait pas l'air disposé à tout accepter.
_ Vas-y quand même mollo. T'es tombé sur de gros stocks de grains cachés en arrivant ici. Si tu leur files de la farine à prix d'or, à qui tu comptes faire croire que tu l'as trouvée par hasard ?
_ On n'est pas plus fauchés qu'eux.
_ A peine. Ménage les caciques locaux. C'est pas parce qu'on les a débarrassés de Carnage et de Balance qu'on va tout se permettre en loucedé. En attendant, j'ai un boulot pour toi.
_ Annonce.
_ Prend quelques gars sûrs et va faire un tour. Carnage n'a pas lâché le morceau comme ça. Je veux savoir ce qui va nous tomber sur la gueule.
_ Ouais.
J'ai du prendre l'édile à part. Personne n'allait crever de faim. Néanmoins, il faudrait qu'il nous refile des noms. En nombre suffisamment éloquent pour qu'on se rassure, si des fois ceux d'en face avaient laissé des gens à eux dans cette ville de merde. Tout se monnaye. Si par hasard ça ne donnait rien, alors c'est lui et son entourage qu'il faudrait garder à l'oeil. La roublardise de Grun nous arrangeait.
_ Pas mal ton blog-it, chef.
_ Ouais ?
_ Mais trop cérébral pour moi.
_ C'est parce que je pige rien aux terriens.
_ T'es pas le seul. Sont compliqués ces gens-là.
_ Trop précieux. Toujours à songer à leur petit bonheur et à faire semblant de dire "je suis heureux, je profite, et je le montre à qui veut bien me voir". Des hypocrites et des schizophrènes qui se complaisent dans un semblant d'objectivité.
_ Ouais.
_ Toujours à se dire ouverts. Mais il faut toujours montrer tacitement patte blanche avant de faire partie de leurs groupes sociaux à l'aide de codes incompréhensibles. Ils ont de ces putains de codes. Ils passent leur temps à se fermer leurs portes. Si t'es pas de leur monde, t'existe pas. Surtout si tu te demandes qui met en place les codes, les préjugés et les interprétations. Donc qui choisit et qui exclue. Ils engendrent entre eux une soufrance intérieure extraordinaire. Une ambivalence inclusion-exclusion-frustration. Leur société de consommation n'arrange pas les choses. L'avoir. Le matériel. L'individuel. Le mythe du bonheur érigé en idéologie et en dogme.
_ Tain. Trop métaphysique pour moi. Tu devrais étudier leur sociologie, chef.
_ Autre chose à foutre.
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30 janvier 2008
L'attaque
_ Chef, chef !
_ Mrrt ? S'ke cé ?
_ C'est Mastokor, chef.
_ S'ki t'amène ?
_ Scuze chef, tu faisais la sieste ?
_ Nan, j'roupillais carrément. Pas dormi depuis le banquet du tournoi.
_ Ah ouais. Mais ça fait déjà trois jours, chef.
_ Ben oué. Et alors ? Déjà, après tout ça, ce connard de roi garbonde m'a épuisé. En plus t'as déjà vu un banquet où on fait pas la bombe, et où on finit pas sous une table ou bien dans un tonneau de bière après s'être marré comme des hyènes ?
_ Mmmh, je sais. En plus, faut quand même avouer, c'était sacrément corsé. Tu t'es pas ménagé, d'ailleurs. On peut dire que t'as vraiment montré l'exemple.
_ Sûr. Mais comme souvent, j'me souviens plus trop.
_ Pas même la bataille de bouffe ?
_ ... La bataille de bouffe... ?! M'rappelle plus. Faut dire que j'ai un putain de mal de crâne, alors ça facilite pas. D'habitude, je tiens assez bien la bibine et ça me le fait pas.
_ Ah nan, mais c'est pas le tord-boyaux, chef. Tu t'es retrouvé entre trois mecs qui t'ont tapé sur la caboche avec de gros jambons.
_ Ah ouais. Maintenant que tu le dis.
_ C'était le clou du spectacle, chef ! Surtout après, quand t'as pris des gars pour mener la contre-attaque, chacun avec un thon dans la main. Et pis quand t'as essayé d'étrangler un type avec un chapelet de saucisses, et que t'as voulu lui foutre la tête dans une marmite remplie de purée de carottes au moment où il dégobillait parce qu'il avait trop bu ! Cocasse !
_ Puté. A ce point-là.
_ Et pis aussi, quand des mecs t'ont pris par les bras et les pieds, et qu'ils t'ont envoyé dinguer droit dans la pièce montée ; ça a foutu des jets de crème, fallait voir. Alors tu t'es relevé, t'as été au cellier, et t'as balancé aux mecs des tonnelets de rouge. Y z'éclataient en giclant de la vinasse dans tous les sens. Avec ça t'en a assomé un paquet. Vraiment poilant !
_ La vache.
_ Ah pis aussi, quand vous êtes montés sur les tables avec des gars, et que vous avez braillé des chansons de cul, chacun avec sa boutanche et son sauciflard dans la pogne. C'est à ce moment-là qu'y'en a un des autres qui t'as pris par surprise et que tu t'es reçu une omelette à la ciboulette en pleine poire. Haha !
_ Bé didonc, ça a quand même été sacrément...
_ Là, tu hurles à quel point t'es pas joisse, tu sautes de la table en te jetant sur le type, tu lui fourres une demi-douzaine de bananes dans la gueule ouverte, tu lui frottes le sommet du crâne avec le contenu d'une saucière - quel shampooing ! - et pis tu le plies en deux, tu fais mine de lui baisser son froc et tu essayes de lui foutre une courgette dans le...
_ Ouille !
_ Et c'est là qu'ils te tombent tous sur le râble ! Tu leur envoies des mandales, des pains, des chataîgnes, des gnons, puuutain, comme un beau diable. Mais ils t'emportent et te refoutent dans la pièce montée, te rechopent et te plongent la tronche la première dans la grande marmite, celle avec le rata de légumes.
_ Oh là-là !
_ Et puis y t'ont plongé, et replongé, et plongé, et replongé, personne a compté les fois. Je crois qu't'as même gerbé passque t'avais la tête en bas ! C'est pas ça qui gouttait dans le rata, non ?
_ Bon, ça va, okay, j'ai compris ! Puuutain, et moi qui comprenais pas pourquoi j'étais si vaseux.
_ Ce qui est sûr, c'est que ça va rester dans les mémoires !
_ Oué. Enfin passons. Si t'y vois pas d'inconvénient, je vais me retaper un petit somme.
_ Ah mais chef, j'avais une nouvelle à t'annoncer !
_ Ah oué ? Du genre ?
_ Euh, du genre importante, chef.
_ Important comment ?
_ Ben, drôlement important.
_ C'est-à-dire ?
_ Important qui déchire sa race de la mort qui tue.
_ Alors crache ta sauce.
_ Chef, ça y est, les impériaux ont attaqué !
_ Ah oué. Déjà. M'y attendais, mais pas si tôt. Où ça ?
_ C'est sur Akalno que ça se passe chef. Le clan Maklab.
_ Bah voyons !! Une planète du genre riche, mais avec un clan plutôt faiblard. Enfoiré d'humains, z'ont pas choisi la planète la plus chiante !
_ Tu penses qu'on va se prendre une taule, là-bas ?
_ Merde, le chef des Maklab est un branleur de première. On a eu beau lui dire, il a négligé ses défenses. Préférait se tirer sur la nouille plutôt que d'entraîner ses gars et de customiser ses armements. Maintenant, il va drôlement trinquer, on pourra pas dire qu'il l'aura pas cherché ! Les humains ont quoi, comme effectifs ?
_ On sait pas encore trop, chef. Sûr, cinquante croiseurs de ligne ; cent frégates ; cent cuirassés. Trois-cent mille chasseurs. Au moins ça.
_ Mouais. Et les forces terrestres ?
_ Impossible à évaluer pour l'instant, chef. Pas assez d'infos.
_ Ils ont débarqué, déjà ?
_ Non chef. Les défenses spatiales tiennent pour l'instant. Mais pas pour longtemps.
_ Tu m'étonnes. Bon, mec, va falloir presser le pas.
_ On va y aller, chef ?
_ Et comment !! ça va nous dérouiller un peu. Une petite balade au grand air ! Et puis que ce soit nous qui leur arrivent par derrière, ils s'y attendent pas. L'escadre est prête ?
_ Tout comme t'avais dit, chef. Manque plus que les garbondes.
_ Ceux-là, y sont sur le chemin, on ira les chercher en route. Réunis-moi tout notre monde. Conseil de guerre. Fissa.
_ Oué, chef.
_ Et tu sais quoi ?
_ Non, chef ?
_ On va faire un méga banquet pour célébrer notre départ !!!
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